Le-Bonheur-des-Mots

Le-Bonheur-des-Mots

Tribulations en Cardiologne Centrale (Serge J B)

. Dans le voyage précédent tout allait bien. Le programme de réhabilitation prévu se déroulait de manière nominale, et je n'avais donc effectivement pas le profil du type en perdition. Jusqu'à ce matin du dix-huitième jour à sept heures vingt et une précises. Cette impression d'électrocution sous les côtes et dans le même temps, les battements du cœur qui disparaissent. Tout le corps vibre à nouveau. Juste le temps de se lever et de s'écrouler sur le lit en saisissant le bouton d'alerte. Dix secondes après une tête au dessus de moi, le regard interrogatif. Je n'ai pas besoin de parler. Mes traits crispés parlent pour moi. Le visage sort de mon champ de vision et une escouade arrive aussitôt. En moins d'une minute je suis perfusé, équipé de capteurs et branché à la machine de monitoring. Je reste conscient, concentré sur ce truc dans ma poitrine qui est en train de m'échapper. Celui qui n'avait pas trouvé mon profil compatible est là aussi, muet , évitant mon regard qui l'interroge. J'entends : " ... deux cent vingt cinq, posez lui les plaques pour le choquer..." Deux cent vingt cinq, c'est la fréquence de mon cœur en folie. Les secondes passent. " ...appelez le SAMU et dites leur d'attendre que l'on ai réussi à baisser la fréquence..." Enfermé dans mon corps je guette le moment où je ne pourrai plus rester là. Tout d'un coup je trouve misérable de partir maintenant, sans avoir encore une fois, dit à mes amours que je les aimais . Je rage intérieurement alors qu'une chaleur connue parcourt mes veines. On est en train de m'administrer la chimie qui devrait stopper cette machine folle qui mʼoppresse. J'ai toujours cette vibration sous mes côtés. J'essaye de me détendre. Je n'y arrive pas. Des pensées arrivent confuses, ma femme, mes filles, la famille, mes parents, tout se mélange. Aussi soudainement que c'était apparu, les vibrations cessent. Tout mon être se relâche. Le lit m'aspire. Suis-je mort ? Je vois les têtes au-dessus de moi, j'entends le bruit des murmures. "...il est stabilisé, prévenez le SAMU de l'emmener à l'Unité de Soins Intensifs Cardio, on a une suspicion de Stent bouché, le bloc l'attend pour une coronographie ..." Glissé du lit sur un brancard, à peine recouvert d'une couverture de survie je suis embarqué dans le véhicule , avec perfusion et monitoring portable sur les pieds. Quarante minutes après quelques coups de sirène je suis à côté du bloc. Deux filles en vert me déshabillent sans ménagement. J'entends l'anesthésiste qui me parle. Je ne comprends pas tout. "....sédation...comptez..." . Je disparaît. Il me semble que je viens juste de passer quelques minutes quand j'ouvre les yeux dans la salle de réveil. Le chirurgien s'approche : " ... les Stents vont bien, pas de bouchage, vous repartez pour le centre de cardiologie de ClaireVallée..." Au moins lui ne s'embarrasse pas de phrases pompeuses. J'ai une douleur à l'aine et je ne peux pas bouger la cuisse droite. De nouveau, glissement sur un brancard, un peu de chemin dans les couloirs. Le soleil dans les yeux. Le ciel est bleu. Un peu de vent frais sur mon front. Ça fait deux fois que je rate ma coupe de cheveux, je vais avoir l'air d'un ermite. Au travers des vitres de l'ambulance j'essaye de reconnaître les rues. Je ne sais où se trouve ClaireVallée. Je suis vite perdu. Le marin pompier qui est à mes côtés a les cheveux courts et un beau sourire. C'est une femme. Elle me tient la main et me caresse machinalement un doigt tout en tapotant son téléphone. Je me demande à quoi elle pense. Arrivée à ClaireVallée. Je suis installé aux soins intensifs. Pendant ce dernier trajet j'ai senti des salves. Mon cœur essaye encore, malgré les drogues, de pousser des pointes de vitesse. Couché, monitoré , perfusé je redeviens un objet aux mains des spécialistes. Plus tard, je saurais. Mon cœur a fabriqué, depuis mon pépin cardiaque, une seconde centrale nerveuse qui court-circuite l'ordinateur de bord. La mise en place a été lente, une trentaine d'années, mais l'activation soudaine. Comme l'humain a l'habitude de tout nommer, sans doute pour avoir l'impression de dominer les évènements, mon intrus a un nom : tachycardie ventriculaire. Par chance on a la solution depuis peu, ce qui m'évitera d'être grabataire. On n'y va pas par quatre chemins, on neutralise ce centre nerveux parasite en le brûlant avec des ondes radio. Quinze ans en arrière on m'aurait proposé de mourir ou de mourir, la seule différence étant empoisonné par les drogues ou subitement, ou on aurait peut être tenté une chirurgie d'incision pour compliquer le démarrage de cette bombe à retardement. Mais comme l'ablation par ondes radio hautes fréquence laisse des petites parties non traitées , la seule vraie garantie est d'équiper le patient (moi) d'un DAI. Ce Défibrillateur Autonome Implantable est à mon affection ce que l'assurance vie est à la veuve éplorée , une garantie absolue de survie. Nous voilà donc partis pour le protocole, ablation puis équipement . Ça me va et ça rassure tout le monde. Tout d'un coup je repense à Bouddha. Il faudra sérieusement que je m'y intéresse.



25/02/2017
3 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 29 autres membres