Le-Bonheur-des-Mots

Le-Bonheur-des-Mots

Première fois (Mireille)

Ludo suivit exactement les indications de Camille . Elle était restée très peu de temps chez la folle mais assez pour bien repérer les lieux et les habitudes. Ainsi, il avait franchi sans encombres le mur qui ceignait le jardin et forcé la serrure de l' « office » sans la moindre difficulté.

Il retint son souffle : pas un bruit.

Camille lui avait vraiment tout bien expliqué.

Elle était vraiment formidable, cette petite sœur , avec sa présentation impeccable et son air de jeune fille bien élevée. Mais comment faisait-elle pour inspirer si bien la confiance..?

A la lueur de son téléphone portable, il repéra très vite le salon tel qu'elle le lui avait décrit, puis le  « bonheur du jour » (mot appris récemment, Camille ayant une certaine facilité pour enrichir son vocabulaire et le transmettre). Il jeta un coup d’œil pour repérer la « bergère » où « Madame » aimait se reposer et se glissa avec une grande légèreté vers le petit bureau, admirant son propre silence...C'est alors que le monde bascula dans un fracas aussi effrayant qu'imprévisible et Ludo se trouva soulevé du sol ; enchevêtré dans un réseau métallique qu'il n'identifia pas... Puis :plus rien. A nouveau le grand silence dans une nuit d'encre.

Il fut tellement sidéré qu'il resta quelques instants sans réaction, se balançant doucement dans cette prison cauchemardesque .Il n'essayait même plus de comprendre. Ses oreilles bourdonnaient, son cœur frappait sa poitrine avec violence,son corps réagissait alors que sa pensée était comme paralysée...

Petit à petit, il reprit ses esprits.

 

Ce n'était donc pas pour rien qu'on appelait cet endroit « La maison de la Folle ». Elle était habitée une partie de l'année par une vieille originale qui n'en sortait presque jamais sinon dans une antique voiture jaune qu'elle conduisait sans en utiliser les freins ni les clignotants ; heureusement un bruit de ferraille avertissait de son passage et les habitants du village avaient pris l'habitude de s'en méfier. Le portail du jardin était toujours fermé. Rares étaient ceux qui avaient franchi le seuil de la maison. Les courses étaient livrées une fois par semaine depuis la ville voisine. Deux domestiques vivaient avec « la folle »:un jardinier-chauffeur qu'elle faisait monter à l'arrière de la voiture, et une femme de ménage-cuisinière entre deux âges. C'était elle que Camille avait remplacée quelques semaines , constatant par la même occasion la vulnérabilité des lieux et la richesse de la propriétaire. « Il y a là une véritable opportunité ! » avait-elle signalé à son frère. « Son bonheur du jour est plein de billets et elle y laisse ses bijoux comme si c'était du « toc » ! Elle est tellement riche, elle ne sait même pas ce qu'elle a ! »

Peu à peu, le projet avait germé.

 

Et voilà le résultat !

Ludo qui ne comprenait rien à son actuelle situation commença par maudire sa sœur, la maison, leur plan , puis il se mit à essayer désespérément de se détacher de ce réseau de métal qui l'empêtrait, mais à chacun de ses gestes l'emprise se resserrait et sa prison se balançait davantage. Il finit par ne plus oser bouger, dépassé par un trop grand mystère pour imaginer une solution au problème qu'il ne comprenait pas

Le temps et la nuit s'éternisèrent ... Il ne réfléchissait plus,il ne pensait même plus … Et Camille qui l'attendait dans la voiture, que faisait-elle ? Allait-elle l'abandonner  à son sort ? Il ne pouvait pas esquisser le moindre geste et ses membres ankylosés le faisaient de plus en plus souffrir .

 

La lumière éclata sans que rien ne puisse permettre de le prévoir. Ébloui, il ne vit rien . Une voix un peu rauque clama joyeusement ; « Bonjour , jeune homme ! C'est l'heure du thé !Rien de meilleur, par tous les temps et à toutes les heures de la journée, n'est-ce pas ?

 

Ludo mit quelques secondes à réaliser que c'était à lui que ces paroles s'adressaient .

« C'est vrai qu'elle est cinglée !» pensa-t-il.

Il aurait voulu retrouver la terre ferme, mais seul un grognement enroué put sortir de sa gorge.

Il découvrait maintenant clairement le salon surchargé et réalisa qu'il était suspendu à environ deux mètres du sol. Effectivement, il était dans une sorte de cage très exiguë. Il ne pouvait pas voir la femme. Il entendit juste une clochette qu'on agitait et perçut à nouveau la voix rauque ;

- « Georges, voulez-vous m'aider à régler le problème de ce charmant jeune homme ? Nous allons juste le descendre un peu pour commencer . »

Un grand vieillard maigre et voûté actionna un mécanisme dissimulé derrière un tableau et la cage chuta brusquement sans atteindre le sol. Elle se stabilisa après quelques secousses désagréables.

Une femme approcha à petits pas. Elle toisa Ludo avec ses yeux décolorés drapés de paupières trop lourdes.

« Vous êtes le portrait craché de votre sœur... ! ». Son sourire était rajeuni par deux fossettes encore visibles entre ses rides. « Je vais vous garder dans cet écrin aussi longtemps que ça m'amusera ... Certains sont toujours là depuis des années, je vous les montrerai si vous êtes bien sage ! »

Ludo était terrorisé. « Elle est vraiment folle, folle à lier ,qu'est-ce qu'elle fait en liberté ?? »

« N'ayez pas peur, je n'appelle jamais la police … Je règle mes comptes moi-même ! C'est bien Ludovic, votre prénom, n'est-ce pas ? Votre sœur me parlait parfois de vous. Elle vous a attendu longtemps cette nuit, vous savez … Mischa me l'a dit … Ah ? Vous ne connaissez pas Mischa ? »

Elle cria le prénom. Un gris du Gabon vint se poser sur son épaule et lui mordilla l'oreille. Elle rit comme une jeune fille effarouchée en le repoussant doucement avec sa main chargée de bagues. Camille avait parfois évoqué Mischa … Ludo se sentait dans un film fantastique, dans un cauchemar épouvantable...

La femme alla vers le bonheur du jour et sortit d'un tiroir plusieurs bracelets rutilants dont elle orna son poignet ...

« Le jeune homme est bien calme, Georges. Il a le droit de s'asseoir. Pas comme celui de la semaine dernière ... Il est toujours vivant ?

-Oui, Madame.

-Pensez à l'hydrater un peu, Georges, il ne faudrait pas qu'il lui arrive la même chose qu'au petit blond ... »

La cage le déposa directement dans un fauteuil crapaud en desserrant son étreinte. Couvert de sueurs froides, Ludo tenta de déplier ses membres endoloris avec une grimace. Il grelottait. « Jasmine de Tantride, se présenta le vieille … Enfin, c'est mon nom de scène, mais il vous suffira … Cette maison est mon théâtre, mon exil, mon refuge et mon laboratoire ». On aurait dit qu'elle déclamait.

Peu à peu le garçon reprenait ses esprits tout en mesurant l'invraisemblance de sa situation. Malgré les mots inquiétants qu'il avait entendus, il se détendait un peu.

L'air taciturne, une servante vêtue de noir et blanc, apporta un plateau où étaient posées une théière ventrue et deux tasses blanches sur des serviettes brodées.

« Un thé, jeune homme ? »

Ludo acquiesça timidement, subjugué par l 'assurance de la vieille femme.

« Racontez-moi le thé …

-Euh …

-Racontez-moi le thé, Ludovic, vous devez savoir que boire un thé est un voyage …

-Je n'en ai jamais bu ...

-Jamais ? »

Les yeux délavés le fixèrent avec un étonnement sincère puis s'illuminèrent ...

« Je vais donc avoir le bonheur de vous initier. »

 

Ce n'était pas vraiment ce dont il avait envie, mais Ludo décida de jouer la patience. D'ailleurs, il n'y avait pas d'autre choix possible. Ses idées s’emmêlaient, dominées par des images inquiétantes dont celle du petit blond dont il se demandait ce qu'il était devenu. Le ventre noué, il tenta un sourire ...

 

« Regardez ce plateau, Ludovic. Il y a bien plus qu'une théière et deux tasses, il y a là l'exhalaison d'un monde lointain qui s'offre à nous avec une palette de sensations extraordinaires ! »

D'un geste gracieux, Jasmine versa un filet de liquide doré dans les tasses et en fit passer une au jeune homme à travers la grille qui le cernait encore. « Fermez les yeux, concentrez-vous sur la chaleur du récipient, enivrez-vous de l’Arôme délicat qui s'en dégage. Laissez-vous emporter … Vous êtes en extrême orient … Écoutez les voix au langage inconnu que vous apporte l'air chargé d'un parfum de chèvrefeuille … Oui, ce thé a une émanation de chèvrefeuille et de miel, ne trouvez-vous pas ? »

Ludo rongeait son frein en feignant d'obéir. Il aurait tellement préféré que la Police arrive, l'embarque comme le cambrioleur novice et maladroit qu'il était … Les yeux fermés, il imaginait le poste où on lui aurait peut-être donné un café tout en lui faisant la leçon … Et là, il fallait entendre pérorer une vieille extravagante … D'accord, ça sentait bon.

« Avant de boire, regardez cette belle couleur ambrée … C'est déjà un trésor ... »

Les lèvres fripées s'approchèrent cérémonieusement du liquide brûlant tandis que Ludo buvait d'un trait le contenu de sa tasse.

« Comment pouvez-vous traiter ainsi un breuvage tout en subtilités ? »

Il s'excusa, prétextant la soif, le froid et la fatigue.

La vieille femme avait l'air fâchée.

« Quel manque de respect pour les mains qui ont permis un tel miracle … C'est un thé de haute qualité, jeune homme ! Cueillette impériale ! Seule l'extrémité de la plante est ramassée à mains nues : le bourgeon et la feuille qui le suit immédiatement … Vous me décevez, vous me décevez … Ce que je vous raconte ne paraît même pas vous intéresser … Enfin, essayez d'imaginer un matin dans la plantation de théiers, la précision des gestes, les pas légers des jeunes femmes qui font la récolte, leurs rires … Comme cela doit sentir bon … Ce Thé-là a été ensuite légèrement séché sur des toiles de jute ... Vous m'écoutez !!!

-Oui, Madame ...

-Bien, bien ... » 

Elle s'absorba dans ses pensées en dégustant sa boisson avec religiosité. Il y eut un long silence que Ludo trouva très lourd, puis la clochette fut agitée.

« Caroline, je voudrais une autre théière ...  Georges a-t-il fini de brosser Aymeric ?

-Oui Madame, il va vous l'amener .»

Elle parut satisfaite.

« Aymeric est très attaché à moi, vous savez !» dit-elle en caressant Mischa qui était restée sagement sur son perchoir. Ici, tout le monde s'apprécie et cohabite dans le plus grand respect. »

Ludo fut content d'être dans sa cage quand il vit entrer un loup, un vrai loup comme il en avait vu au zoo, un loup énorme qui vint se faire caresser comme un chien.

« Nous avons un invité aujourd'hui, Aymeric ! Nous allons pouvoir le délivrer, vous veillerez sur moi, n'est-ce pas ? »

Georges, entré silencieusement, actionna à nouveau le mystérieux mécanisme derrière le tableau et Ludo se retrouva sans sa prison qu'il venait de considérer comme une protection. Il leva les yeux : aucune trace de la cage. Il ne cherchait même plus à imaginer des réponses aux questions qui se bousculaient dans sa tête, il avait l'impression que chaque minute était un sursis avant une nouvelle épreuve. Mais pourquoi Camille ne lui avait-elle pas parlé du loup ?

Caroline entra avec une nouvelle théière. Les yeux de Jasmine s'éclairèrent et elle versa un nouveau liquide ambré dans les tasses.

« Ecoutez-moi bien, Ludo. Vous allez déguster ce thé comme je vais vous le dire : d'abord, vous allez le respirer pour bien percevoir sa fragrance, elle va vous inonder, surtout si vous fermez les yeux et vous vous concentrez … Ensuite, vous y plongerez lentement les lèvres, tous les sens en alerte … Il y aura sa chaleur dans votre gorge, le goût qui va s'installer dans votre bouche, se prolonger, évoluer … »

Elle lui tendit la tasse. « La tasse est blanche, il ne faut pas corrompre la pureté de la couleur ; elle est en porcelaine afin de ne pas altérer la délicatesse du bouquet … Aucune barrière entre lui et vous ...Vous allez faire un beau voyage …  »

Ludo s’exécuta  sous le regard attentif de la vieille femme ; effectivement il apprécia davantage le breuvage qu'à la première tasse mais certaines subtilités lui échappaient encore. Le loup sommeillait maintenant. Georges avait ouvert les volets et un rayon de soleil traversait les vitres crasseuses. Le garçon se détendit un peu ...

« C'est un beau voyage, en effet, se risqua-t-il. » Les vieux yeux brillèrent et la bouche ridée esquissa un sourire.

« Vous êtes tout à fait charmant et je vous aurais considéré bien élevé si vous n'aviez essayé de me voler ... » Le regard se durcit.  « Si vous en vouliez à mes bijoux, vraiment, vous êtes ridicules, vous et votre sœur ! Vous croyez que je laisserais traîner un trésor ? Mes bijoux de scène sont de bonnes imitations, certes, mais je ne suis pas écervelée au point où on le dit ...Vous vous êtes mis en mauvaise posture, mon petit Ludovic ...

-Laissez-moi partir ...

-Pourquoi vous et pas les autres ?

-C'est du bluff ?

-Nous ne jouons pas au Poker en ce moment … Venez avec moi. »

Deux coups de clochette firent revenir Georges.

« J'aimerais amener ce jeune homme visiter la galerie ! Vous venez mes enfants ? » L'oiseau se percha sur son épaule et le loup se leva. Ludo se sentit à nouveau très mal et ses jambes flageolaient, son ventre se tordait, sa tête tournait … Il dut suivre tant bien que mal, pénétrer dans un ascenseur grinçant avec les autres et il se retrouva dans une cave mal éclairée ... Il y avait là un amoncellement d'objets hétéroclites mais surtout plusieurs cages, filets, toiles d'araignées métalliques dans lesquels on distinguait des corps. Son épouvante grandissait, il allait céder à la panique quand Aymeric lui saisit la jambe en toute simplicité. Sans le mordre. Juste pour le retenir.

« Vos prédécesseurs ! dit la vieille. Ne les croyez pas morts. Ils sont juste dans le sommeil de l'attente ... » Elle saisit la main glacée du jeune homme et la posa d'autorité sur un des corps qui était vaguement tiède. Ludovic s'évanouit.

Il revint à lui sur une méridienne du salon. Couché contre lui, le loup lui transmettait sa chaleur. Il avait l'impression d'être dans un état second. De vagues images lui revenaient, il ne savait pas s'il av ait dormi ou s'il sortait juste de son évanouissement … Il ressentait un grand calme, un silence intérieur ...

« Vous allez prendre un thé , cela vous fera du bien ! »

La voix lui rappela plus nettement son invraisemblable situation. Jasmine se pencha vers lui : « Courageux mais pas téméraire, n'est-ce pas ? On veut voler en toute lâcheté une vieille dame que l'on croit sans défense mais on a vite peur … Vous n'êtes pas un vrai dur, Ludo. Vous êtes un opportuniste, sans morale et couard. »

Ludo, qui ne connaissait pas ce dernier mot en devina le sens, mais ce n'était pas le moment de s'énerver ... Et puis, ce qu'il venait d'entendre n'était pas si faux. Il éprouva un peu de honte.

 

Ils savourèrent leur thé en silence. La Folle semblait satisfaite. Lui ne se posait plus la moindre question. Il se laissait emporter par la magie des sensations liées à une dégustation attentive. Il fit vraiment « le voyage » qu'elle avait évoqué.

« Vous allez rentrer chez vous , dit la vieille femme. Je ne veux plus jamais vous revoir, ni vous, ni Camille … Ce que vous avez vu ici ne doit être dévoilé à personne. J'ai plus de pouvoirs que vous ne l'imaginez et je les utiliserai à la moindre indiscrétion pour vous mettre hors d'état de me nuire.Vous me croyez ? »

Il balbutia un « Oui » piteux , la remercia et s'enfuit.

 

 

 

Longtemps, très longtemps après, Ludovic, buvant distraitement un thé de caractère en lisant un magazine, apprit la mort de Jasmine de Tantride et la vente aux enchères de ses bijoux qui avaient battu tous les records. On soulignait la négligence avec laquelle cette femme habituée au luxe les laissait traîner n'importe où. Veuve d'un grand illusionniste, elle avait gardé en bon état tout le matériel de son mari dans sa maison de campagne aussi originale que pleine de pièges. Le journaliste évoquait avec enthousiasme les systèmes de sécurité sophistiqués et les mannequins de la cave qui, avec un réalisme extraordinaire, semblaient des jeunes gens endormis.

Elle léguait sa fortune à un orphelinat du Cambodge et sa maison au village afin d'en faire un musée.

 

 

Mireille



15/08/2016
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