Le-Bonheur-des-Mots

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Le triangle Ardéchois (Serge J.B.)

Le Triangle Ardéchois

 

-Fox Papa Delta , prêt au point d’arrêt Papa Unité pour remonter la 33.

,,,

-Fox Papa Delta bien reçu, maintenez position, un appareil en finale.

 

C'est bien ma chance, déjà que je suis un poil en retard, il ne va pas me rester beaucoup de temps avant la nuit,

Les pieds sur les freins, le moteur au ralenti, je continue de passer ma check-list en revue :

 

-Ceintures, sièges verrouilles, dossiers relevés OK

-Commandes de vol libres,,,le manche en avant arrière et de gauche à droite, Ok pas de points durs,

-Compensateur réglé,,, je suis seul dans l'avion le centrage et plutôt « avant », alors je tourne la
molette de réglage pour mettre un léger cabré,

-Volets en position « décollage »,,,je mets le premier cran,

-Jauges carburant, pression c'est OK, la réchauffe sur OFF c'est OK aussi,

-Les magnétos sur « both », c'est bon.

 

En tournant la tête à gauche j’aperçois les deux phares de l'avion qui va se poser, Il me reste encore une minute avant de le voir me passer devant.

Poursuivons la check,

 

-Pompe carburant ON, instruments OK test alarmes moteur,,,rien,

 

Tout est bon, je peux me détendre un peu,

Cette fin d'après midi a été agitée.Bouchons sur la route, arrivée en retard, le PC météo en panne et je n'ai pu récupérer que la carte du temps significatif et la carte des vents du cycle précédent, c'est à dire que mes informations ont trois bonnes heures de retard,

Puis surprise, le plein de carburant de l'avion n'a pas été fait par le pilote précédent.

En épluchant le carnet de vol j'ai vu qu'il avait volé deux heures, il reste donc deux heures d'autonomie et trente minutes de réserve, Pour un vol VFR de jour d'une heure quarante ça devrait passer, Je ferais le plein sur place, il y a une pompe qui fonctionne en self-service,

 

Le contrôleur de la tour excite mes oreilles :

-Fox Papa Delta, derrière le Cessna remontez la piste 33 derrière et alignez vous, Rappelez prêt.

,,,

-Je remonte derrière je m'aligne et rappelle prêt Fox Papa Delta.

 

Juste à ce moment le Cessna en question passe devant moi tous volets sortis et en plein freinage,

Je lâche les freins et vire doucement vers la gauche pour rejoindre la zone de décollage, Pendant cette remontée j'essaye sans succès de prendre mes cartes qui avaient glissé sur le plancher, Tant pis ! Je connais bien la route qui doit m'amener sur cet aérodrome ardéchois, Et puis j'ai mon GPS qui me guidera au travers des zones à éviter,

Je fais demi-tour sur la raquette en bout de la 33 et je m'aligne sur l'axe .Je n'attends plus que le feu vert du contrôleur pour m'élancer, et j'en profite pour faire ma check mentale avant décollage :

« Porte, volets, magnétos, huile, richesse, gaz, conservateur de cap, transpondeur et phares ON,

Tout est nominal, »

-Fox Papa Delta autorisé au décollage, vent du 300 pour 8 Nœuds, Rappelez en sortie de zone.

,,,

-Je décolle et je rappelle en sortie Fox Papa Delta,

 

Un dernier regard circulaire sur les instruments et le panneau des alarmes. Rien n'est anormal.

Les pieds sur les freins, je pousse la manette des gaz à fond. Les 180 chevaux du moteur répondent et le régime monte vers les 2300 tours par minute, Je lâche les freins, Fox Papa Delta se met a rouler en prenant de la vitesse.

Il faut que je joue du palonier pour garder l'engin sur l'axe à cause du léger vent de travers. La vitesse de rotation atteinte je tire doucement sur le manche pour faire lever le nez à la machine.

C'est magique !

Ça me fait toujours la même chose à chaque fois quand j'arrache 1200 kg à la pesanteur et que je deviens un oiseau,

Le variomètre est stable à 800 pieds/minutes. Je monte tout droit vers 2500 pieds et mon premier point de cheminement. Il ne manque que du soleil, les stratus bas m'attendent. On verra plus tard. finissons ce décollage qui est toujours une manœuvre délicate.

J’atteins mon altitude en même temps que mon point de sortie et j'appelle la tour :

-Fox Papa Delta 2500 pieds je passe Sierra,

,,,

-Reçu vous pouvez quitter la fréquence Fox Papa Delta,

,,,

-Au revoir Fox Papa Delta.

 

Je suis libre ! Il ne me reste plus qu'à aligner mes points de cheminement définis sur la préparation der ma route. Le suivant est à 25 Nautiques, c'est à dire à 15 minutes de vol, Je regarde ma montre, il est 17:25,

Mince ! La nuit aéronautique tombe aujourd'hui à 19:36 et la piste qui doit me recevoir ne comporte aucun balisage, ni d'ailleurs aucun contrôle radio. Tout se fait en auto-information, une manière d'exister dans le néant local,

Je vais juste avoir le temps d'y arriver.

Je bascule sur ma radio la fréquence en attente pour me faire connaître du contrôle aérien, A cette heure, en fin d'après-midi, le trafic est plutôt calme, et donc les aiguilleurs du ciel plus détendus,

C'est le cas, car après m’être signalé et avoir donné mes intentions de vol, le contrôleur acquitte les infos et me fiche une paix royale quand a ma trajectoire.

Du coup je vais pouvoir tirer tout droit au lieu de contourner cette fichue zone militaire qui est à cette heure inactive, Une correction de cap et me voilà sur une route directe en montée vers 4500 pieds pour plus de confort à cause du relief,

Le jour tombe peu à peu. On a encore une bonne visibilité mais les détails du sol s'estompent. Rien de critique, c'est comme ça lorsque le crépuscule s'annonce.

C'est un vol pépère en croisière au-dessus de la civilisation.

Il est maintenant 18:50 à ma montre et vais pouvoir commencer mon approche parce qu'il y a des brumes qui se posent en bas sur le sol, C'est au moment d'appuyer sur le contacteur radio pour avertir le contrôleur de mes intentions que tout a commencé.

D'abord un clac sonore dans mes écouteurs au moment ou ma radio s'éteignit, Le fusible avait l'air enclenché, mais pas moyen de remettre cet engin sous tension.

Pendant que j'inspectais les instruments, deux alarmes s'allumèrent. Un défaut d'alternateur et une alarme de niveau bas dans le réservoir droit.

Diable ! Je devrais avoir encore quasiment une heure sans compter la réserve dans les ailes soit 60 litres. J'avais bien géré le basculement des réservoirs toutes les 30 minutes, et là, je venais de mettre le plus chargé en service.

Tout d'un coup l'avenir devient plus indécis.

Pas de radio c'est moyennement grave parce que la piste où je vais n'en nécessite pas, et en tout cas accepte les approches muettes, Mais le carburant, là c'est autre chose.

Il ne me reste plus qu'a basculer sur le réservoir gauche et rallier au plus vite la verticale du terrain. Se dérouter n'est pas possible ; aucune piste plus proche que ma destination. Faire demi-tour encore moins.

 

Si je n'arrive pas à rallier le terrain il ne me restera plus qu'a me poser dans le champ de mon choix à condition d'en trouver un.

Pour le moment je reste à mon altitude et je réduis un peu la puissance pour économiser l'essence. D'après mon GPS je me trouve a 25 minutes du terrain. Les brumes de sol deviennent un peu plus serrées. Si je perds la visibilité, je suis refait.

Il faut que je trouve cette satanée carte pour jeter un œil sur le relief en dessous. C'est quand j'ai baissé la tête pour la chercher que le bip bip du défaut de batterie du GPS s'est mis en route.

Ah merde! C'était ma fête aujourd'hui !

Je vole sur la batterie de l'avion, plus de radio, plus de GPS, pas de carte, une visibilité très réduite, et du carburant en quantité non évaluable, J'avais connu mieux comme situation. Heureusement que le moteur tournait toujours !

Je n'aurais pas dû me faire cette réflexion parce que pour me contredire il cessa brutalement de fonctionner, déclenchant une série d'alarmes lumineuses,

C'est dans ces moments là que l'on se rappelle cette maxime aéronautique : « Il vaut mieux être au sol et aspirer à être en l'air qu’être en l'air et aspirer à être au sol »,

Ça plane pour moi, mais ça ne va pas durer.

Je fais mentalement le calcul, cet avion a une finesse de 10 c'est-a-dire qu'il avance de 10 quand on descend de 1. Entre le relief et moi 3000 pieds c'est à dire 900 mètres en gros, Je vais parcourir 9 km avant de soulever la poussière, à 130 km/h en plané c'est 4 minutes en ligne droite.

C'est loin de ce qu'il me faut pour arriver sur la piste.

Il faut que je me pose avant la nuit, et donc ce sera tout de suite.

J'entame alors une spirale à faible inclinaison pour me rapprocher du sol, que je ne vois pas encore.

A 2000 pieds sur l'altimètre, j'entre dans les brumes, je suis dans un univers dangereux blanc et lumineux...

 

Le contrôleur qui essaye en vain depuis 10 minutes de contacter Fox Papa Delta, voit toujours l'écho radar de l'avion sur son écran, Ça veut dire que le transpondeur fonctionne. Mais ce qui est plus inquiétant c'est de voir l'écho radar décrire un cercle en perdant de l’altitude, Pourtant le code du transpondeur est toujours celui qu'il a alloué à la première prise de contact il y a une bonne heure et dix minutes, pas de détresse affichée. La position sur la carte ne correspond à rien de connu en dessous, sinon à du relief désertique.

Il essaye toujours de contacter l'avion :

-Fox Papa Delta contactez moi sur la fréquence,,,

Pas de réponse,

Sur l'écran radar, le spot vient brusquement de disparaître.

Il bondit sur le téléphone, les mains un peu moites, et déclenche aussitôt une alerte, il a noté la dernière position connue, ce sera précieux pour les recherches.

L'hélicoptère va décoller mais avec la nuit qui arrive il ne pourra plus faire grand chose,

 

Deux jours plus tard l'avion est repéré sur une pente couverte de végétation, au milieu d'une petite clairière. Le groupe de recherche de la Gendarmerie qui arrive sur place après une difficile marche constate avec étonnement que l'avion est intact. La porte est ouverte, le contact coupé, le frein de parc serré et les clefs sont encore sur le contact.

La clairière est petite et dégagée, mais elle ne permet en aucun cas d'y faire atterrir un avion, ni même un hélicoptère. D'ailleurs il n'y a aucune trace de roues sur le sol.

L'officier qui dirige le groupe de secours se gratte le front.

En regardant à l’intérieur du cockpit il trouve, sur le siège passager des vêtements soigneusement pliés. Un pantalon, un tee-shirt et un pull-over noir, deux chaussettes et une casquette.

Sur le siège arrière il y a une veste, des lunettes de soleil et une sacoche en cuir avec des clefs de voiture. Et sur le plancher une paire de chaussures de marche.

Après avoir fait le tour de l'avion, l'officier tente de mettre le contact batterie. Tous les instruments s'allument et la radio grésille dans le casque qui est resté branché dessus.

Les jauges de carburant indiquent ½ plein chacune. Il ne comprends rien.

Il extrait de la sacoche en cuir un permis de conduire, la photo est tellement jaunie qu'elle est inexploitable. La date de délivrance est 1934. Curieux

Un peu de sueur coule sur sa nuque. Il fouille encore la sacoche à la recherche d'autres documents et trouve une carte d'identité en carton beige clair très patinée. Là aussi la photo est jaunie, mais la date de naissance est, elle lisible : 20 Juillet 1913.

Il y a donc 103 ans.

Il ne comprends rien de rien.

Il blêmît et pense tout d'un coup qu'il aura du mal à expliquer ça au bureau d’enquête sans nuire à son avancement.



17/11/2016
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