Le-Bonheur-des-Mots

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Des bris de vert (Dadou)

Des bris de vert

Chez moi, l’aube est douce. Le ciel, à travers le feuillage, se compose de pervenches, de lavandes, de roses et de lilas. L’atmosphère humide est entrecoupée de bruissements, de craquements, et de murmures. Lorsque les rayons du soleil parviennent à traverser les frondaisons, le chant des oiseaux naît soudainement. La biche et son faon, qui nichent sous une tenture de lierre à l’ouest, sortent alors prudemment le museau, pour lécher la rosée fraîche qui ourle les feuilles tendres du néflier. Les jours de pluie sont mes préférés. La cime des arbres est mon parapluie, et lorsqu’une goutte perce cet abri de fortune, le lourd bruit qu’elle provoque en touchant le tapis d’humus me ravit. Je soupire alors, mais ce n’est pas de tristesse. C’est un souffle qui vient du plus profond de mon corps, du bout de mes racines, passant par mes orteils, entre mes cuisses, dans mon ventre, mon cœur et jusqu’au bout de mes doigts graciles, et qui me régénère. Le soir, dès que la nuit se fait annoncer, le Damier de la Succise repli ses ailes, le Pic Epeich cesse ses tambourinements, le Sonneur à ventre jaune sort timidement un œil de la mare, et l’ambiance se fait plus sauvage, distillant dans l’air un parfum de mystère. L’énergie qui m’habite dans la journée se transforme alors en une torpeur enchanteresse, et je me recroqueville, à l’abri de la voûte céleste, laissant ma conscience céder le pas à mes songes.

Ce matin pourtant, les oiseaux restent étrangement silencieux et la biche demeure terrée, empêchant sa progéniture de sortir. Même la pluie qui tombe doucement n’a pas sa résonnance habituelle. C’est avec étonnement que je sors de mon sommeil, étirant mes bras vers les sommets. Prêtant mon oreille aux rumeurs lointaines, je distingue un grincement, qui monte et descend dans la gamme. Encore frémissante dans la fraîcheur du petit matin, je déroule mes membres engourdis aux abords de l’endroit d’où proviennent ces échos aigus, qui retentissent de plus belle à mon approche. Ce que j’aperçois alors met tous mes sens aux abois. Le bruit, à présent assourdissant, provient de petites silhouettes se tenant sur deux jambes, à l’orée de mon territoire. Elles brandissent de grands bâtons aux reflets métalliques, qui, de leurs dents acérées, attaquent le tronc des arbres qui les environnent. La poussière s’envole en tourbillons infernaux, les écorces et les feuilles s’échappent de tous côtés avec violence et fracas. Dans la stupéfaction et l’horreur la plus totale, je constate que plusieurs chênes pubescents sont déjà couchés au loin, dépouillés de leur luxuriante chevelure et de leurs bras noueux.

Les Deux Pieds ont du sentir ma présence car certains tournent leur visage inexpressif dans ma direction. Je dois partir mais mes membres ne me répondent plus. Je suis pétrifiée d’effroi, figée de consternation. Ces actes irréversibles me semblent plus que barbares, puisqu’il n’y a aucune raison valable à ces dizaines de meurtres qui sont perpétrés sous mes yeux. Je parviens enfin à m’arracher du spectacle atroce, et je rebrousse chemin, les taillis se refermant sur moi comme un pansement ; mais cela atténue à peine la douleur. Ces assassinats, je les ressens au plus profond de mon âme, dans les tréfonds de ma conscience, mille fois exacerbés par les odeurs de troncs fraîchement abattus, par les bruits acides de leurs armes dont la vue des crocs tranchants me laisse la sensation d’en avoir moi-même subi la morsure. Peu à peu, je retrouve un semblant de calme, et les battements de mon cœur affolé s’espacent, tandis que je redescends lentement dans mon antre. Mais rapidement, c’est la colère qui me gagne. Le sentiment est si étrange pour moi, qui vit depuis si longtemps en harmonie avec moi-même, avec la nature et tous ses occupants, qu’il me trouble un temps. Mais, passé ce bouleversement inattendu, mon ire revient, et prend une ampleur folle. Une ombre s’installe au-dessus des frondaisons. C’est comme si les éléments m’entendaient et prenaient mon parti. Très vite, j’entends les premières gouttes de pluie. Mais celle-ci ne ressemble pas aux averses habituelles, qui remplissent doucement les marres pour satisfaire têtards, moustiques et crapauds. C’est une pluie sauvage, colérique. Elle déchire les feuilles, atteint le sol avec une violence vengeresse. C’est de la grêle, du tonnerre, du vent glacé. C’est la fureur du ciel qui se déverse en un instant, comme pour venir au secours de la Forêt violée. Sans perdre un instant, gouvernée par ma propre folie enragée, j’en appelle aux forces animales qui cohabitent à mes côtés. C’est un déferlement de guêpes aux dards acérés, un nuage de moustiques vibrant de haine et une invasion de mille insectes, piquants, aveuglants, bourdonnants, qui s’abat sur les Deux Pieds. Entre leurs jambes s’infiltrent les lapins épouvantés, les blaireaux pris de panique et les écureuils terrorisés. Une volée d’oiseaux de toutes les espèces rasent leurs têtes en vociférant. Pris de panique à leur tour, ils se précipitent pour achever un Robinier qui, dans sa chute, plante ses épines dans la chair de l’un d’entre eux. Le sang grenat perle, le hurlement fuse, retentissant dans l’air épais du sous-bois. En inclinant la tête vers le sol, l’arbre a écrasé une jambe. Un sourire macabre défigure mon visage. C’est la débandade, la cohue, la bagarre, pour sortir de ce piège ; ils sont comme des moucherons dans une toile d’araignée. Echappant de justesse à l’échauffourée, les Deux Jambes grimpent dans leurs Boites Sur Roues, qui s’éloignent en vrombissant, laissant planer dans l’atmosphère l’odeur du sang et de la défaite. La poussière retombe doucement. Le calme revient. La forêt engloutit les bruits.

Lorsque le soleil réapparaît le lendemain, il est accompagné d’un fracas aigre qui opprime brutalement mes entrailles. Ils sont revenus. Et cette fois en nombre. L’exaltation agressive de la veille a laissé la forêt exsangue. Ses habitants sont terrés, certains sont morts au combat, d’autres ont décidé de chercher asile sous de meilleurs auspices. La biche et son petit, ventre à terre, sont allés élire domicile le plus loin qu’ils pouvaient du danger, sous un rocher humide et inhospitalier. Je voudrais hurler ma douleur, faire entendre mes sanglots. Mais je ne peux que me replier sur mon propre cœur et, en traversant le ruisseau qui marque la nouvelle limite de mon territoire, panser mes blessures, faire le deuil de ma perte. Car je suis La Forêt, et lorsque les Deux Jambes sont venus couper mes chênes, ils ne m’ont pas libérée de leurs chaînes. Lorsqu’ils ont amputé une partie de mon Corps, ils ne voyaient que les arbres, les troncs moussus, et leur feuillage verdoyant. Ils pensaient feux de cheminées crépitant, meubles en merisier massif et lotissements proprement bétonnés. Ils ne savaient pas que derrière les arbres, se cachaient les écureuils bondissant, les ruisseaux murmurant, les rideaux de lierre derrière lesquels les hérissons attendent l’arrivée des lucioles pour commencer leur vie nocturne. Derrière les arbres, se cachait La Forêt.

 



03/07/2018
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