Le-Bonheur-des-Mots

Le-Bonheur-des-Mots

Myrtillenvrac 1 à 15 (à suivre)

Myrtillenvrac

 

1

 

C'est drôle, on dirait que tout est en étain...Le soleil en étain ?

Ces gens qui parlent...

Je ne peux pas bouger...Je ne sais pas.

 

 

 

 

2

 

Je dors ?

Qu'est-ce que je fais là ?

Je crois que je sais  Je ne veux pas savoir.

Je suis où, d'abord … ?

 

 

 

 

3

 

Pourquoi disent-ils que j'ai eu de la chance...

Il a eu de la chance lui aussi ? Quel bébé ?

Pourquoi ?

 

 

 

 

4

 

On me parle encore.

Je ne connais pas la voix, elle est un peu dans du coton...

Encore « chance » …

 

 

5

 

Il va falloir replonger dans le réel, mais je n'en ai pas envie, je ne veux pas savoir...

Qu'ils m'expliquent pourquoi c'est de la chance qu'on t'empêche de faire ce que tu veux.

 

 

 

 

6

 

J'ai rouvert les yeux.

Vague impression que mon corps m'embarrasse.

Des visages bienveillants se penchent sur moi.

« Le bébé va bien , et vous, vous n'avez guère que des fractures , rien de vital »

Quand mes larmes brûlent mes yeux, ils y voient de la joie. On me caresse les cheveux.

« Reposez-vous, c'est normal de ressentir cette fatigue... »

Oui, je suis fatiguée , mais ils ne savent pas de quoi.

Mon corps est lourd, impossible à bouger. Vaguement endolori. Je ne sais pas si je peux parler.

Je crois que je vais encore dormir.

 

 

 

 

7

 

J'émerge à nouveau. Martine est là.

« T'en as eu , de la chance, tu as toujours conduit comme une dingue ! »

Je me serais bien passée de sa visite et surtout de m'entendre dire cela. pourra-t-elle un jour m'épargner ses critiques ?

Elle ne saura jamais. Je ne veux pas qu'elle sache.

« Tu aurais pu me dire que tu étais enceinte ! »

Ca non plus, ça ne la regarde pas...

« J'espère que tu sais de qui ! »

Je voudrais pouvoir m'extraire de mon corps prisonnier pour la jeter dehors.Je fais semblant de me rendormir pour qu'elle se taise.

« Votre fille est fatiguée, dit l'infirmière, revenez demain »

J'entends : « Je ne vais quand même pas faire le trajet tous les jours ! Elle va s'en sortir, elle n'a pas besoin de moi ! »

Enfin clairvoyante !

Je sens que je vais quand même dormir pour de bon.

 

 

 

 

8

 

On m'a changée de chambre.

Mon esprit s'éclaircit mais je me rends compte combien c'est bon de dormir. Je ne le savais pas.

 

 

 

9

Ca, c'est bien Martine !

« Elle va s'en sortir, elle n'a pas besoin de moi ! »

Et si j'étais morte, j'aurais eu besoin d'elle, peut-être ?

Ah oui ! Régler l'enterrement, gérer le choeur des sanglots, la mise en scène éplorée...Et l'amour dans tout ça ? Elle ne connaît pas !

Finalement, ma disarition lui aurait presque fait une raison sociale ; mais là, cet accident est aussi inutile que les fleurs qui auraient débordé du corbillard

Je crois que je ne reverrai pas de sitôt celle que je n'appelle pas maman parce qu'elle trouvait que ça la vieillissait quand j'allais à l'école maternelle. Personne, pourtant, ne l'a jamais prise pour ma grande sœur !

 

 

 

 

10

 

Ca fait combien de temps que je suis là ? Comment savoir...A quoi bon d'ailleurs...

Je me repasse le fil de ma vie. On dit que ça arrive avant de mourir. Mais je ne vais pas mourir. Ils l'ont dit.

 

 

 

 

 

11

 

Pendant huit ans, il y a eu Marcel. Lui, je l'appelais « papa ».

Curieusement, son départ de la maison est complètement effacé de ma mémoire.Pourtant, je me rappelle bien ses baisers rugueux, ses gestes tendres et maladroits, les histoires qu'il me racontait. Il sentait bon l'eau de cologne, j'aimais le respirer...Puis , il y a un vide dans mon esprit. Papa n'est plus là. Il y a une « avant » et un « après », séparés par trois petits points entre parenthèses...

Après, j'ai l'impression que Martine est devenue plus coquette, joyeuse et absente. Elle me laissait de plus en plus souvent à la garde de Josette ou de vagues amies qui disparaissaient aussi vite de sa vie qu'elles y étaient entrées. Mais pourquoi ressasser tout cela ? Ca me sert à quoi, maintenant ?

Je voudrais sortir de ce lit, réaliser ce que j'avais projeté, le réussir. Enfin, peut-être. Je ne suis plus tout à fait sûre...

Encore quelqu'un qui vient voir si « tout va bien ».

J'en ai assez de tous ces gens douceureux qui ont l'air plein d'empathie alors que c'est leur métier, rien de plus.

Envie de retourner dans le cocon où j'étais si bien avant ce nouveau réveil...

 

 

 

 

12

 

Il paraît que je me « répare » bien. Tant mieux ou tant pis, je ne sais pas. Les côtes cassées, ça fait mal. Les membres immobilisés aussi.

Il me semble parfois que ça bouge un peu dans mon ventre.

J'apprécie le mutisme que m'impose ma machoir abimée. Je suis bien à l'intérieur de moi. Mon corps m'est à la fois un étranger et un refuge.

Je me demande à quoi je dois ressembler...A quoi je vais ressembler...

 

 

 

 

13

 

Ils ont mis une très jeune fille dans le deuxième lit de la chambre. Je l'ai entrevue , puis un rideau épais a été tiré entre nous. Ses parents sont venus la vretrouver. J'ai perçu leur conversation feutrée. Ca m'a fait penser à mes propres parents.

C'est tellement compliqué !

Après papa, pas mal d'hommes se sont succédés à la maison.

Je vois toujours Léo. Martine l'adorait parce qu'elle était flattée qu'il soit tellement plus jeune qu'elle. Léo « faisait les Beaux Arts », c'est à dire : rien. Il vivait d'amour, mais pas que d'eau fraîche : Martine l'a remplacé par...Tiens, je ne me rappelle pas son prénom, juste son brushing du matin : il me réveillait avec le sèche-cheveux. Les deux ou trois suivants ne m'ont pas laissé de souvenir impérissable. Quelques mois chacun, peut-être,et hop ! Au suivant ! A peine avais-je le temps de commencer à m'habituer...

Et puis Jérome. Deux ans . Deux ans de trop.

Maintenant, Martine s'est carrément mariée avec Maurice. Il a l'âge d'être son vieux père, une haleine de chacal, des yeux divergents, mais une fortune aussi imposante que sa lourde silhouette. Je l'ai vu deux ou trois fois : le teint rouge du paysan, le clinquant du nouveau riche, le vernis qu'il ne faut surtout pas gratter.

Bof ! Maurice n'a pas l'air d'être un mauvais type, au fond, alors tant mieux si Martine est heureuse de s'être vendue.

 

 

 

 

14

 

Oui, décidément , ça bouge dans mon ventre. Des petits « plocs » discrets que je sens. Et même que je guette.Je me sens habitée. Impression bizarre de cette petite vie qui s'est accrochée malgré moi...Pourquoi suis-je presqu'heureuse qu'elle soit là pour m'accompagner ?

 

 

 

 

15

 

Tout est bien clair maintenant dans ma tête.

Ma vie défile, précise, comme au ralenti.

Je n'ai que ça à faire : penser...mais pas à demain.

Pas envie d'imaginer demain.



09/01/2017
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