Le-Bonheur-des-Mots

Le-Bonheur-des-Mots

6 heures 30 (Bignacio)

 

 

 

Vous vous réveillez. Il est 6 heures 30. Tout le monde dort, vous êtes la seule de la famille à vous lever aussi tôt. Vous émergez lentement, parcourue de douleurs à la nuque, vous avez encore passé une très mauvaise nuit. Vous ouvrez la porte de votre chambre. Votre chat vient se frotter à vos jambes puis repart. Vous êtes heureuse d'avoir reçu un peu d'affection. Vous allez prendre votre petit-déjeuner. Il n'y a rien d'autres que des céréales, vous vous en contentez comme tous les matins. Vous regardez l'heure, vous finissez de vous préparer en vitesse car vous êtes encore en retard. Vous courez à votre arrêt de bus. Comme d'habitude celui-ci n'est pas à l'heure, vous vous demandez encore pourquoi ce matin vous vous êtes pressée, vous avez beau être en retard de toute façon le bus ne le sera pas moins que vous. Il arrive enfin. Vous y entrez après avoir salué le chauffeur. Vous jouez avec votre téléphone. Votre visage s'y reflète. Ce matin encore vous n'avez pas eu le temps de vous maquiller. Vous prenez donc votre petite trousse et en extirpez un fond de teint. Vous vous aidez de votre écran encore éteint qui renvoie cependant votre image, pour façonner votre visage. Ce visage de mensonge que vous portez depuis des années, ce visage heureux qui n'est pas le vôtre, ce visage aimé de tous mais qui vous répugne au plus haut point, … Ce masque. Ce masque souriant. Chaque matin vous réussissez cet exploit : de vous modifier totalement en mettant juste un voile de poudre et un léger mascara. Vous arborez votre visage social. Vous êtes au goût des autres.

 

Vous allumez votre téléphone. Vous soupirez nostalgiquement en voyant la photo d'Ethan apparaître sur l'écran. Vous n'avez pas osé effacer cette photo en tant que souvenir de votre proximité perdue à jamais. Vous prenez votre casque audio, lui aussi vous rappelle l'époque où tout allait bien. En plus il vous tient chaud aux oreilles et par ce mois d'hiver, que pouvez vous espérer de mieux ! Vous regardez le paysage défiler sous vos yeux. Vous vous récitez le couleurs des maisons qui vont apparaître dans quelques instants. Bleue, rouge, verte, bleue, rose … Vous recevez un message de Léo. Il vous demande où vous êtes, vous lui répondez que vous vous êtes encore réveillée en retard et vous vous en excusez. Vous savez qu'il s'y est habitué à force de vivre la même scène chaque jour de la semaine, il vous connaît et il sait que vous ne changerez pas. Vous descendez enfin de votre bus en tenant votre sac sur une épaule. Vous êtes tendue, vous avez mal à cause de votre mauvaise nuit et du poids de vos cours. Vous vous dirigez vers l'arrêt de tramway. En traversant la rue vous ne faites pas attention et une voiture doit freiner pour ne pas vous renverser. Mais vous vous en fichez. Vous continuez votre chemin jusqu'à atteindre la station. Vous sentez le froid vous envahir, vous frissonnez, vous tremblez. Le tramway arrive, vous y entrez après vous être frayé un passage parmi la foule. Vous n'aimez pas être ici. Vous êtes serrée contre les autres, vous pouvez sentir une puanteur flottant dans l'air. Vous êtes mal à l'aise, vous étouffez. Votre arrêt est annoncé, vous envoyez un message à Léo et vous vous empressez de sortir. Vous le voyez. Il vous attend. Il vous sourit. Vous lui rendez son sourire. Ce qu'il peut être hypocrite, vous dites-vous, mais surtout, ce que VOUS pouvez être hypocrite ! Ce garçon ne vous apprécie pas forcément, vous ne l'appréciez pas particulièrement mais vous avez cette habitude, vous vous attendez, c'est devenu un automatisme pour l'un comme pour l'autre. Vous remontez la rue en bavardant.

 

En arrivant au lycée, vous remettez votre collier en place et passez une main dans vos cheveux. C'est votre rituel, Léo vous regarde toujours bizarrement quand vous faites ça. Il ne comprend pas pourquoi seulement à ce moment de la journée. Vous vous dirigez vers vos salles de cours respectives. Vous n'avez pas le même professeur de langues. Vous allez rejoindre vos camarades. Vous entrez dans la salle d'Espagnol. Vous êtes tendue mais personne ne le remarque. Vous attendez la note de votre précédent devoir. Vous avez passé une éternité à le travailler. « C'est constant ». Cette phrase est crachée avec le même air désinvolte que la dernière fois. Vous prenez votre copie en main, encore un 11. Vous souriez mais une rage brûle dans votre fort intérieur. Vous vouliez vraiment réussir à faire mieux. Ce ne sera pas non plus pour cette fois … Vos amis vous disent que ce n'est pas trop mauvais. Vous voulez juste leur crier de partir, vous voulez que tout cela change. Vous voudriez exceller dans quelque chose. Enfin … Vous le faites déjà, mais personne ne le sait, à part vous. Vous attendez que la matinée se passe, elle est lente et monotone. Comme dans une valse à trois temps, tout tourne de manière répétitive. 1, 2, 3, 1, 2, 3 … Vous attendez les personnes avec qui vous mangez habituellement. Vous voyez un ancien ami : Ethan. Il passe sans même vous adresser un regard, il vous ignore tout simplement. Rien d'étonnant, vous ne vous parlez plus. Mais vous, vous ne savez pas pourquoi. Vous ne savez pas ce qu'il vous reproche … Mais vous savez que ça remonte à la quatrième. Il vous manque.

 

Vos camarades les plus proches arrivent. Ils vous demandent si vous allez bien. Vous vous rendez compte que votre éternel sourire s'est effacé. Vous vous empressez de le réarborer et les rassurez. C'est drôle … vous l'aviez prévu que personne n'essaierait de creuser un peu plus. Les gens ne changent pas. Vous vous dirigez vers les tables du fond du réfectoire, « vos tables » en quelque sorte, il ne manque plus que les noms marqués dessus pour qu'elles vous appartiennent tout à fait. Vous placez entre Eva et Tristan. Vous ne cherchez pas vraiment à écouter leurs discussions. Mais vous feignez l'intérêt. Vous participez aux dialogues, mais ce que vous dites ne correspond pas forcément à leurs sujet de conversation, comme d'habitude ils se lancent des regards complices qui sont un mélange de moquerie et de compréhension. Vous leur souriez donc. Au bout d'une dizaine de minutes ils vous font remarquer qu'encore une fois ils sont en train de vous attendre car vous mangez trop lentement. Aujourd'hui vous n'avez pas faim. Cependant vous vous forcez à avaler cette bouillie repoussante. Vous retournez en classe. Votre professeur de sciences vous rend lui aussi un devoir. Vos amis devinent assez aisément votre résultat. Vous leur souriez pour les rassurer. Mais au fond … vous rêvez seulement de faire mieux … de vous améliorer ; personne ne le sait, c'est préférable que se soit ainsi. Vous voulez être comme tout le monde. Enfin c'est ce que vous faites paraître. Au fond, vous avez horreur de ça. Vous vous êtes rendu compte qu'il y a trop de jugements, trop de pression. Et depuis que vous êtes devenue « populaire » vous avez perdu bien trop de choses, bien trop de liens. Des êtres chers. Mais votre plus grande perte reste Ethan, votre ami d'enfance. Vous ne vous étiez jamais séparés, vous étiez complices. Mais vous avez voulu être plus « aimée ». Ce statut de personne populaire a fait dégénérer votre vie mais vous ne savez pas pourquoi votre relation avec Ethan également. Vous pensiez faire tout votre possible pour rester proche de lui.

 

Votre après-midi est tout aussi passionnant que votre matinée. Votre tête est sur le point d'exploser. Vous n'en pouvez plus. Vous avez l'impression de vivre la même torture que les 49 Danaïdes. Toujours à faire la même chose, inutilement. Cette routine qui ne mène à rien. Vous êtes pressée. Pressée de rentrer chez vous. Ce soir vous sortez à 17 heures, votre professeur de la dernière heure est absent. Vous n'attendez pas Léo, vous ne lui envoyez même pas un message pour le prévenir. Vous vous empressez d'aller à votre arrêt de tramway. Vous l'attendez une dizaine de minutes. Toujours rien. Vous finissez par lire sur le tableau informatif que la circulation s'est arrêtée suite à un accident. Vous serrez les poings. Pourquoi maintenant ! Vous marchez donc à vive allure. Des camarades de classe vous appellent, vous faites comme si vous ne les aviez pas entendus. Vous continuez sur votre lancée. Vous avez froids mais là, plus rien n'est important. Vous n'avez qu'une seule idée en tête, peindre, peindre jusqu'à ne plus rien avoir pour peindre, peindre jusqu'à en user tous vos pinceaux. Car oui, votre seul et unique talent est la peinture. Ethan le sait. Vous voulez vous rapprocher de lui ! Vous en avez besoin, alors, pour cela, vous allez peindre.

 

Les rails sont envahis de piétons, de lycéens surtout. Vous les évitez,vous passez par de petites rues, ce sont des raccourcis. Vous atteignez finalement votre arrêt de bus après 20 minutes de marche. Il n'y a personne. Vous comprenez que les transports en communs ont tout fait pour vous mettre hors de vous. Surtout que votre bus passe une fois toutes les demi-heures. Vous entreprenez votre retour à pied. Vous marchez rapidement, le sang vous monte à la tête. Le froid ambiant vous gèle tandis que votre colère bout en vous. Vous accélérez. Des dizaines de voitures passent à votre gauche. Vous vous dirigez vers votre but. Votre chemin est long, vous recevez un message. Léo vous demande ce qu'il vous arrive, vous lui répondez : « Rien, j'avais froid ». Vous éteignez votre téléphone pour ne plus être dérangée. Vous regardez le ciel. Il est gris. Il ne manquerait plus qu'il se mette à pleuvoir ! Vous êtes bientôt arrivée chez vous. Quelques gouttes commencent à tomber. Vous les sentez sur votre front. Des frissons vous parcourent. Vous courez pour ne pas être mouillée. Vous arrivez devant votre maison, vous respirez un grand coup. Vous savez que vos parents vont comme à leur habitude être en train de se disputer. Ce n'est pas grave, vous voulez juste peindre. Dès l'entrée, vous entendez des cris provenant du salon mais vous montez directement dans votre chambre. Elle est d'une blancheur aveuglante. Tout est blanc ici sauf vos toiles multicolores. La plupart représentent des scènes de votre quotidien. Vous les observez et remarquez tout de suite ce qui ne vous convient pas : elles sont trop parfaites. Elles ne vous transmettent aucune émotion. Dire que vous les aviez peintes dans le but de faire éclater cette bulle infernale. Vous cherchez une nouvelle toile à colorer. Vous en trouvez une. Vous commencer à y tracer quelques croquis. C'est loin d'être suffisant. Votre ressenti est le même : beaucoup trop superficiel. Vous essayez pendant près de deux heures de créer LE tableau. Mais votre inspiration s'est dissipée. Elle vous a quittée, vous laissant seule face à votre désarroi.

Vos parents vous crient de venir manger, vous leur répondez que vous n'avez pas faim. Vous allumez votre téléphone. Là, le visage d'Ethan apparaît. Vous ne comprenez pas pourquoi des larmes coulent sur vos joues. Les larmes que vous reteniez depuis si longtemp se libèrent enfin. Vous vous apaisez doucement. Vous vous dirigez vers votre lit et le déplacez. Une collection de pots est entassée dans votre placard. Vous en prenez un de peinture violette. Vous l'ouvrez et en jetez une grande quantité sur le mur immaculé. Aujourd'hui vous oubliez toutes les techniques classiques, vous mettez vos mains sur la peinture dégoulinante. Vous faites de grands mouvements de bras. Oui vous peignez avec vos doigts, vos mains, vos bras. Un coup vous y allez avec violence, celui d'après est tout en retenu. Vous étalez la peinture avec force et rage, puis avec douceur et tendresse. Vous finissez par avoir un mur totalement violet. Les contours ne sont pas définis, il n'y a pas d'uniformité, mais pour une fois ça vous plaît ! Ça vous correspond ! Vous vous essuyez les mains sur votre visage et sur vos habits. Vous les trempez ensuite dans de la peinture noire et vous commencez à tracer les formes des chevelures de vos personnages. Vous prenez ensuite du brun et du jaune. Vous les étalez sur le noir qui a un peu séché. Vous répétez cette action jusqu'à obtenir les couleurs escomptées. Du châtain clair et un un peu plus foncé avec des touches de couleur paille. Vous tracez les vêtements colorés de deux adolescents. Vous avez enfin pris la liberté de mettre du désordre là où il fallait être parfait, sur votre mur, dans votre chambre, dans votre maison, dans votre vie. Vous peignez longtemps.

 

Vous allumez votre téléphone, vous le salissez mais ce n'est pas grave. Vous souriez en voyant le visage épanoui de votre ami … de votre ancien ami … Vous photographiez votre mur qui vous représente vous et Ethan. Vous la lui envoyez par message. Oui, vous avez gardé son numéro. Vous espérez juste qu'il ne l'a pas changé depuis votre dernière conversation. Vous éteignez votre appareil. Vous ne savez pas si la nuit est avancée ou pas, vous avez perdu toute notion de temps. Vous savez juste que dehors il fait nuit. Cependant vous ne voulez pas dormir. Vous voulez continuer de vous exprimer. Vous reprenez une toile vierge. Vous vous laissez aller à vos émotions. Vous créez toute la nuit. Vous êtes épuisée, vous pouvez sentir de la peinture sèche sur vos cheveux, sur votre visage, vous la voyez sur vos vêtements, sur le parquet. Vous vous effondrez finalement sur votre lit. Il est 6 heures 30.



12/11/2016
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