Le-Bonheur-des-Mots

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29 février (Mireille)

 

 

Ce fut un 29 février, un jour de marée basse, que Baptiste vit Mona pour la première fois. Il faisait un temps glacial. Le brouillard enveloppait le paysage et le grondement de l'océan invisible en semblait encore plus mystérieux.

Baptiste marchait dans le sable, un peu essoufflé, quand il fut surpris de distinguer une silhouette devant lui. Celle-ci se penchait de temps en temps et il en conclut que la personne ramassait des coquillages. Parvenu à sa hauteur, il fut encore plus surpris de constater qu'il s'agissait d'une jeune fille. Le nez rougi par le froid, elle lui adressa un sourire lumineux qu'il lui rendit.

Il poursuivit son chemin, réchauffé par ce sourire. Son visage le picotait tant la froidure était intense et il ne sentait plus ses lèvres.

« Monsieur ! Monsieur ! »

Son carnet était tombé de sa poche, la jeune fille s'en était rendu compte.

« C'est à vous ? »

Il la remercia et lui proposa de se réchauffer devant un thé. Elle accepta sans façon, joyeusement. Il connaissait une excellente pâtisserie ouverte malgré la saison. Elle l'y suivit avec un plaisir évident : elle grelottait.

Quand il eut réussi à désembuer ses lunettes, il la découvrit vraiment. Quel âge pouvait-elle avoir ? Dix-sept ans peut-être ? Il y avait encore de l'enfance dans sa spontanéité et ses gestes sans recherche. Elle ôta son bonnet. Ses cheveux courts frisottaient autour d'un visage un peu rond aux lèvres charnues. Elle avait une apparence assez ordinaire mais son regard profond le frappa. Il voulut se présenter ;

« Je vous reconnais » lui dit-elle. « Vous avez exposé à Toulouse l'hiver dernier, n'est-ce pas ? ». Il fut étonné et flatté. Oui, il avait présenté une vingtaine de tableaux dans une petite galerie d'art.

« J'ai vraiment aimé votre exposition, ajouta-t-elle. Je m'appelle Mona. Pas à cause de Mona Lisa mais parce que c'était le prénom d'une poupée qu'avait ma grand-mère quand elle était petite ».

Il était sous le charme.

Elle commanda un thé à la bergamote et le huma longuement avant d'y plonger les lèvres avec l'attitude de quelqu'un qui sait l'apprécier. Elle s’intéressa à celui de Baptiste, accepta de le sentir, lui trouva un bouquet légèrement boisé et le questionna sur sa longueur en bouche. Éberlué, admiratif, il l'écoutait avec fascination, oubliant qu'il avait plus du double de son âge, recevant son charme à cœur ouvert.

Ce fut elle qui mena la conversation. Il se laissait porter par la magie du moment.Elle lui montra sa récolte de coquillages ; elle connaissait leur nom, leurs caractéristiques …

« Je les utilise pour faire des empreintes ... »

Quand elle lui demanda l'heure, Baptiste réalisa que l'après midi s'était enfuie très vite. Il osa : « J'aimerais vous revoir.

-Je ne suis pas d'ici.

-Moi non plus ... »

Il y eut un petit silence. Le premier de l'après-midi.

« Je vais partir, mes parents doivent m'attendre au bout de la jetée ... Je vous propose … Allez, chiche ! Ici, à l'heure du thé, le prochain 29 février. »

Elle se leva brusquement et choisit un petit coquillage nacré qu'elle posa sur la table. Ils étaient troublés tous les deux. « Merci beaucoup, Baptiste » ! Déjà, elle avait disparu.

Il faisait complètement nuit. Baptiste demanda un autre thé,le même que celui qu'elle avait pris. Il le but dans la tasse où elle avait posé ses lèvres et qu'il avait refusé que l'on débarrasse. Il tenait la précieuse coquille qu'elle avait touchée, qu'elle avait choisie ... Puis la boutique ferma. Il lui fallut partir.

De retour à son hôtel, il s'allongea tout habillé sur le lit et tenta de revivre par la pensée chaque minute partagée avec Mona. Il alla se regarder dans la salle de bain et vit un homme déjà mûr dont les cheveux se parsemaient de fil blancs. Ses traits étaient marqués. Les poches sous les yeux trahissaient quelques excès d'alcool. Il réalisa qu'il venait de tomber amoureux d'une adolescente et se dégoûta. Elle était tout ce qu'il aimait chez une femme : intelligente, curieuse, cultivée, spontanée, avec un corps tout mince et souple, un visage intéressant, et un regard … Quel regard, Mon Dieu, quel regard !

Plus il se regardait, plus il s'en voulait. Plus il pensait à elle, plus il se sentait subjugué et ridicule. Qu'avait-elle vu en lui sinon quelqu'un qui écoutait son charmant babillage … Non, ce n'était pas un babillage, c'était riche et plein de finesse … Elle avait été un peu flattée de placer sa jeune science auprès d'un peintre vaguement connu dans les milieux artistiques ? Voilà pourquoi elle était venue partager un thé avec ce vieux grigou. Il essayait de réfléchir et toutes ses pensées tournaient à son désavantage. Il finit par commander une bouteille de Whisky dont le contenu l'aida à trouver le sommeil.

Le lendemain, il s'en voulut de ce moment d'égarement qu'il qualifia de puéril. Il avait eu un comportement d'adolescent romantique, ridicule ...

 

En rentrant chez lui, Baptiste reprit sa vie comme il l'avais laissée. Une vie calme, ponctuée de quelques aventures plus sexuelles que sentimentales. Beaucoup de travail, de recherche dans l'expression par la peinture … Il y avait toujours un peu de brouillard qui flottait dans ses paysages bleus-gris, il ne se posait pas de questions sur l'évolution de sa palette. S'il n'avait conservé le petit coquillage, il aurait presque oublié cette jolie rencontre qui l'avait autant bouleversé ...

 

Ce ne fut que l'année bissextile suivante qu'il se mit à y repenser vraiment … Les souvenirs refirent violemment surface et, en février, le rendirent fébrile bien qu'il fît tout pour échapper à l'irruption de ces images entre le réel et lui. Il revoyait la gamine à la grâce naturelle et charmante, se retrouvait dans l'éblouissement de cette intelligence qui l'avait fasciné chez un être aussi jeune … N'y tenant plus, le 28 février, il laissa son travail en plan et traversa une grande partie de la France pour honorer son rendez-vous … Il avait beau se répéter qu'elle l'aurait sans doute oublié, il ne pouvait pas ne pas s'y rendre …

 

Le 29, il soigna sa tenue mais l’image que lui renvoya le miroir ne lui parut pas vraiment flatteuse. Qu'appelait-elle « l'heure du thé » ? Il alla à la pâtisserie dès son ouverture et feignit de s'absorber dans une lecture pour pouvoir s'y éterniser … Effectivement, la demoiselle n'était pas là. Il s'était placé au fond, de façon à surveiller discrètement la rue par la large vitrine. Il commanda plusieurs thés , au hasard, se rappelant la dégustation nuancée de la jeune fille, se jugea rustre, incompétent … Il lut tout son livre puis il se mit à le relire, machinalement. La journée passa lentement.

Baptiste commençait à somnoler quand elle arriva. Le sourire amusé, le regard assuré, elle s'assit très naturellement face à lui, sidéré par cette venue à laquelle il ne croyait plus vraiment.

« Vous m'attendez depuis longtemps ? »

Lui répondre « Quatre ans » aurait-il été un gros mensonge ? Il la regardait, stupide. L'émotion de leur dernière rencontre s'emparait à nouveau de lui.

Mona avait peu changé : son visage s'était un peu affiné, ses cheveux étaient encore plus courts mais son regard était toujours aussi profond. Elle conduisit la conversation comme s'ils s'étaient quittés la veille et se connaissaient depuis toujours. Baptiste répondait à peine, subjugué. Enfin, il osa lui prendre la main … Elle rosit légèrement mais ne la retira pas …

 

Quand la boutique ferma, il lui proposa une promenade le long de la plage. La nuit était tombée. Sous prétexte de la réchauffer il la prit contre lui. Ils avaient la même envie l'un de l'autre … Ils rentrèrent ensemble à son hôtel. Il était éperdu de bonheur.

Les volets de la chambre n'étaient pas fermés. Baptiste déshabilla Mona dans la lueur dorée de l'éclairage de la rue. Lentement. Respectueusement. Il avait l'impression de réaliser un acte sacré. Trop sacré pour l'accomplir tout à fait. Allongé contre le jeune corps tiède et doux il perdit tous ses moyens. Elle sourit. « C'est parce que je vous aime trop », lui dit-il. Elle se blottit contre lui. Ils se turent. Au bout d'un long silence, il réalisa qu'elle s'était endormie. Alors, il osa promener doucement ses mains sur le corps abandonné au sommeil, il aurait voulu posséder par tous les pores cette jeune femme qui s'était offerte à lui, la sculpter, la goûter. Il aurait voulu lui révéler l'Amour. Il eut encore plus honte. Elle se retourna avec un petit grognement et Baptiste la contempla avec le sentiment d'un bonheur interdit. Il voulait imprimer en lui cette image et ce moment.

Quand quelques bruits dans la rue annoncèrent le matin, il s'enfuit ...

 

La vie reprit son cours mais ce fut plus difficile qu'après la première rencontre. Baptiste ne savait rien qui puisse l'aider à retrouver Mona et d'ailleurs il n'essaya pas bien qu'il en rêvât souvent. Il fréquenta quelques prostituées pour tester sa virilité mais n'osa aucune aventure. Les femmes lui devinrent indifférentes. Il était ensorcelé par ses souvenirs. Il s'imagina que, la prochaine année bissextile , peut-être, elle viendrait une fois encore … Il se mit à peindre des portraits, toujours des représentations de très jeunes femmes, dans toutes les postures, sous tous les éclairages. Il compta les jours.

 

 

Le 29 février arriva, il alla sur la côte dès la veille. La pâtisserie était fermée. Son hôtel aussi. Cela lui parut de mauvais augure. Il trouva un logement chez un particulier, se coucha sans manger et ne dormit pas.

Le lendemain il arpenta la plage, la rue, la jetée. L'océan était complètement déchaîné et le vent soulevait le sable avec violence.

Ce fut elle qui le vit la première. Ils s’étreignirent passionnément. La tempête couvrait le son de leurs voix.

Dans la chambre, quand il la déshabilla, il remarqua une cicatrice. « Ce n'est rien, lui dit-elle, juste la marque d'une césarienne que j'ai eue il y a quelques mois . Des jumeaux. »

Sur le moment, Baptiste ne put pas et surtout ne voulut pas comprendre …

« Vos enfants sont où ?

-Avec leur père.

-Vous êtes séparés ?

-Non...Pourquoi me demandez-vous cela ? »

Il lui en voulut ; de l'avoir trompé, de tromper le père de ses enfants, d'avoir laissé les bébés à un autre, d'avoir une vie sans lui … Il ne vit plus en elle qu'une aventurière, une « allumeuse ». Elle était désacralisée. Ce n'était plus qu'un objet sexuel auquel il fit l'amour sans scrupule et sans respect.

Cette fois, ce fut lui qui s'endormit. A son réveil, il la vit assise dans un fauteuil en train de pianoter sur son téléphone. Maintenant, elle le dégoûtait.

« Si nous allions prendre un thé ? » suggéra-t-elle. Il accepta avec un sourire poli.

« Quelque chose ne va pas ? » Il lui assura que tout allait bien, mais ses gestes le contredisaient.

Ils partagèrent un thé insipide dans un bar bruyant. Comme le vent était tombé, il lui proposa une promenade le long de la plage malgré la nuit. Ils allèrent jusqu'au blockhaus auprès duquel il avait perdu son carnet. Elle évoqua ce souvenir et il fut à nouveau bouleversé devant l'image de la jeune fille qui l'avait ébloui . Alors, pris d'une rage soudaine, il lui donna un grand coup sur la tête, la traîna vers l'océan et l'enterra à moitié dans le sable mouillé afin que la marée montante termine son travail ...

 

 

Le lendemain il rentra chez lui, apaisé. Il eut beau suivre attentivement les faits-divers pendant très longtemps, il ne lut jamais que la jeune femme avait disparu, ni qu'on avait retrouvé un cadavre sur la plage de leur rencontre.

Le 29 février suivant, à l'heure du thé, elle ne vint pas.

 

 

                                  Mireille



15/08/2016
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